Les conflits conjugaux

Jérôme Guay, psychologue

Il n’y a pas de vie de couple sans conflits; les conflits sont inévitables, car la vie de couple et familiale constitue une des expériences de vie les plus stressantes qui soient; elle exige de très grandes capacités d’adaptation. Les sources de stress, qui causent la frustration et l’insatisfaction, sont nombreuses : le partage des tâches domestiques, l’argent, l’éducation des enfants, les relations sexuelles, l’harmonisation entre les besoins de la famille et les besoins extérieurs (carrière, parenté, amis, récréation), les relations avec les beaux parents; et tout ceci, dans un contexte de changements constants liés au cycle de vie (naissance, entrée à l’école, retraite, etc.).

Il y a deux types de conflits :

Les conflits ponctuels qui arrivent occasionnellement et qui peuvent se résoudre.

La majorité des conflits sont des conflits chroniques : c’est-à-dire des problèmes perpétuels qui ne peuvent être solutionnés. Il ne faut pas s’attendre à régler complètement ces conflits, mais seulement apprendre à s’y accommoder et vivre avec.

Voici les caractéristiques des problèmes chroniques qui vous maintiennent dans une impasse perpétuelle :

  • Les conflits et les disputes prennent de plus en plus de place, il vous est plus facile d’entrer en conflit et d’y rester, que d’en sortir.
  • Il y a de moins en moins d’échanges positifs et vous n’arrivez plus à vous réserver des moments où vous êtes bien seuls ensembles.
  • Il y a des attaques personnelles qui blessent l’autre ou le rabaissent.
  • Le conflit vous fait vous sentir rejeté par votre conjoint(e).
  • Vous continuez à en parler, mais vous ne faites aucun progrès.
  • Quand vous en discutez, vous vous sentez encore plus frustré(e) et blessé(e).
  • Vous êtes campés dans vos positions et ne voulez pas céder.
  • Vous vous désengagez émotionnellement.
  • Le couple est remis en question.

Dans les conflits de couple, les conjoints explosent de rage ou figent de peur, avant d’être conscients de ce qui arrive; ils ne sont donc pas en mesure de réguler leur réaction émotive. En effet, dans la plupart des disputes conjugales et familiales, les émotions s’expriment sous forme de critiques ou de blâmes ou encore par le retrait affectif. Lorsqu’un des conjoints se sent attaqué, il réagit par réflexe pour se défendre et survivre, les neuropsychologues disent alors que notre cerveau est pris en otage par l’agmydale; c’est notre cerveau émotionnel qui prend le dessus lorsque l’on est critiqué.

Les émotions qui sont agies et exprimées lors des disputes, sont des émotions réactionnelles (qu’on appelle secondaires) à des émotions de vulnérabilité (primaires) difficiles à tolérer. Les émotions réactionnelles sont souvent l’agressivité ou le retrait et servent à se défendre (réprimer ou fuir) les émotions sous-jacentes plus douces comme la tristesse, la crainte d’être blessé.

Émotions primaires Émotions secondaires
Peur de l’abandon Colère
Sentiment d’être inadéquat Éviter l’émotion
Se sentir vulnérable Invalider
Peur Retrait affectif

L’agressivité contre le conjoint sert à se protéger contre la peur d’être blessé, de telle sorte que l’on peut dire que : « Derrière chaque personne agressive, il y a une personne qui a été blessée ».

I- Première étape : arrêter les disputes

La première chose à faire est d’arrêter les conflits. Il est important d’arrêter les conflits, pour deux raisons. D’abord parce que les attaques personnelles créent un effet d’accumulation de blessures et de frustrations, qui peut conduire à une situation de non-retour. Ensuite les blâmes et les accusations rendent impossible l’attitude d’écoute qui est indispensable pour la résolution des conflits. En effet, le (la) conjoint (e) qui se fait accuser ou blâmer ne peut faire autrement que de se défendre, se justifier, contre-attaquer ou se retirer.

Prendre un temps de retrait (time out ou temps mort) : se retirer de la situation est la meilleure stratégie pour arrêter les disputes. Aussitôt que l’on sent la colère monter, il faut s’arrêter et se retirer de la situation. Pour y parvenir, on doit d’abord apprendre à identifier les sensations physiques qui précèdent l’explosion émotive (muscles tendus, dents serrées, pression sur les tempes, du rythme cardiaque, etc.), puis trouver des moyens pour relaxer. Des guides concrets vous seront offerts pour vous aider à y parvenir

II – Deuxième étape : parler des émotions sous – jacentes

Pour la plupart des couples, l’évènement déclencheur est banal (fermer ou ouvrir la fenêtre, faire la vaisselle tout de suite après le repas ou plus tard), mais, s’il provoque une si forte réaction émotive, c’est à cause des enjeux majeurs qui sont soulevés.
Une fois le temps mort terminé, on peut tenter d’exprimer ce qu’on a ressenti au (à la) conjoint (e); c’est-à-dire parler de l’émotion primaire sous-jacente à la colère ou au retrait. Ce n’est pas facile à faire, car cela exige qu’on ait suffisamment confiance en l’autre pour montrer ses côtés vulnérables. Il faut parler en Je, et ne pas parler en Tu, car parler de soi (en Je) désamorce le conflit puisque ce n’est pas une attaque. On peut commencer à apprendre à le faire lors des entrevues de couple puis continuer par soi-même.

III – Troisième étape : comprendre ensemble

  1. Essayez de comprendre ensemble les causes du conflit. Ce sont souvent des rêves non réalisés, c’est-à-dire des aspirations, des espoirs, des désirs qui font partie de votre identité et donnent un sens à votre vie. Pour se sortir de l’impasse il faut avoir la motivation et l’ouverture pour explorer les difficultés plus profondes et cachées, comme le constat que les rêves importants n’ont pas été réalisés. Après avoir identifié les rêves cachés, les couples qui survivent sont ceux où chacun aide l’autre à réaliser son rêve.
  2. Identifier le cycle de réactions et de contre-réactions qui perpétue les conflits. La façon dont on réagit à un problème devient souvent le problème, car il aggrave les difficultés initiales. Ces cycles interactifs négatifs, nourris par l’expression des émotions secondaires, deviennent au fil du temps des causes plus importantes des conflits de couple que les problèmes de départ.
    Une femme extravertie va devenir frustrée par l’absence de réactions de son conjoint, interprétant sa non-réponse comme un manque d’intérêt. Elle va se choquer, car elle sent que ce qu’elle dit n’a pas d’importance. Plus elle se choque, plus le conjoint ressent de la peur et plus il fige et se retire ce qui accroît encore plus la colère de sa conjointe qui le poursuit encore plus. ….
  3. Identifier à quel niveau vous êtes rendus dans l’escalade des conflits. Le processus d’escalade dans les conflits conjugaux se caractérise par le fait que l’on passe du niveau du problème au niveau personnel puis au niveau de la relation.
    Niveau du problème Les désaccords se règlent en identifiant rationnellement la nature du problème et en maintenant une perspective de résolution des difficultés. Par exemple, en ce qui concerne le partage des tâches domestiques, le couple travaille en équipe et chacun en assume une partie, selon ses horaires, autres contraintes et intérêts. …
    Niveau personnel Les conflits passent au niveau personnel lorsque les conjoints s’attaquent personnellement et se blâment. Les intentions de l’autre sont perçues comme malveillantes. À cette étape la résolution de conflit est alors devenue très difficile.
    Niveau de la relation A cette étape, on remet la relation en question ce qui pousse l’un, ou les deux conjoints à se retirer et à abandonner, car aucune issue n’est possible.
  4. Ramener la discussion au niveau du problème et non plus au niveau de la relation. Une façon d’y arriver est au moyen de l’objectification du problème, en se centrant sur les faits plutôt que les perceptions. On ne doit pas chercher à résoudre les problèmes chroniques, mais tenter de passer de l’impasse au dialogue. Ce type de problème va être perpétuel et il faut en arriver à pouvoir en parler sans se blesser et apprendre à vivre avec.
  5. Viser à ce qu’il y aient deux gagnants. Il y escalade des conflits lorsque les interactions se transforment en lutte de pouvoir pour un des deux conjoints. Aussi longtemps que l’un des deux essaie de gagner sur l’autre, les conflits perdurent.
  6. Apprendre à mieux communiquer. À partir du moment où les conjoints sont capables de mettre des mots sur les sentiments ressentis en parlant en Je, ils peuvent se mettre à l’unisson en vivant au même diapason que l’expérience émotive de l’autre.
  7. Prendre soin l’un de l’autre. Parler entre vous de ce qui vous fait grimper l’un et l’autre, de ce qui vous submerge. Est-ce que l’un et l’autre avez tendance à accumuler? Demandez-vous ce que vous pouvez faire à l’autre pour le (la) calmer. Quels sont les signaux qu’on pourrait s’envoyer pour signaler à l’autre qu’on est sur le point d’exploser ou qu’on est submergé ?

Quelques principes :

Cesser les interactions qui sont blâmantes, ou perçues comme telles Trouver des moments où vous êtes bien ensemble
Cesser de rendre l’autre responsable de ses réactions émotives : TU Assumer comme siennes ses réactions émotives : JE
Cesser de vouloir changer l’autre Identifier ce qu’on peut changer soi-même
Cesser de vouloir gagner, avoir le dessus S’arranger pour avoir deux gagnants
Cesser de mettre la relation en cause Ramener la discussion au niveau du problème
Cesser de dramatiser Avoir recours à l’humour

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À propos de l’auteur: Jérôme Guay, Ph.D., est psychologue au CCPE et offre des services de psychothérapie

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