Le rapprochement entre les chercheurs et les praticiens

Jérôme Guay, psychologue

La psychologie nord-américaine s’est définie dès sa fondation comme une discipline académique et scientifique ; ce sont les pressions de la société et les demandes d’aide concrète qui ont donné naissance à la psychologie clinique. Les psychologues ont été entraînés hors de leur laboratoire à cause des besoins de la société et, au début, ont commencé à procurer  leur aide surtout aux écoles et aux cliniques pour enfants.

L’illustration la plus marquante est celle de Witmer, considéré comme le premier psychologue clinicien. Connaissant sa réputation d’expert en développement de l’enfant, des professeurs l’avaient approché pour lui demander son aide, car ils ne savaient comment intervenir face à leurs élèves dysfonctionnels. Witmer  est considéré comme le fondateur de ce que l’on appelle la psychologie clinique et la psychologie scolaire (en fait psychologie clinique  était  synonyme de psychologie scolaire à cette époque), il a fondé la première clinique psychologique en 1886, à l’Université de Pennsylvanie.

La psychologie appliquée a continué à se développer, d’abord dans les écoles et les cliniques pour enfants, ensuite auprès des adultes, surtout les soldats. L’armée avait recruté des psychologues dans des tâches de sélection lors de la Première Guerre mondiale, puis comme thérapeutes, lors de la Deuxième Guerre afin de répondre aux problèmes psychologiques provoqués par la guerre, comme le stress post-traumatique. Les psychologues ont été engagés dans les hôpitaux pour vétérans après la fin de la guerre pour pratiquer la psychothérapie. En 1951, les hôpitaux pour vétérans représentaient le plus important employeur de psychologues cliniciens ; la psychothérapie était incluse dans leurs tâches. Dans les années 60, les psychologues cliniciens ont travaillé principalement dans les hôpitaux psychiatriques et leurs patients leur étaient référés par les psychiatres. La psychothérapie, qui ne représentait qu’une activité mineure au début, est devenue l’activité principale du psychologue. Les clients étaient très majoritairement des adultes, en comparaison avec le début de la profession caractérisé par la pratique surtout auprès des enfants.

Mais, malgré son importance grandissante, la psychologie appliquée demeurait sous l’emprise des académiciens, en 1954 seulement 37% des membres de l’APA s’identifiaient comme cliniciens. Ce n’est que dans les années 1960-1970 que les psychologues cliniciens sont entrés en masse dans l’APA et en ont pris le contrôle. La psychologie appliquée a non seulement grossi en nombre, mais elle s’est aussi beaucoup diversifiée : psychologie communautaire, organisationnelle, du sport, de la santé physique, neuropsychologie et la pratique en bureau privé.

Malgré la prédominance de la psychologie appliquée, le clivage entre la branche scientifique et la branche appliquée était encore présent, créant des tensions chroniques entre les deux orientations. Les psychologues, réunis à Boulder au Colorado, avaient essayé d’unifier la profession en concevant la notion de scientiste-professionnel afin d’offrir une définition intégrée de la psychologie. Ce sont les connaissances communes, opérationnalisées sous forme d’un curriculum de cours, que tout futur psychologue devait acquérir qui pourraient unifier les deux branches de la psychologie qui seraient reliées par une dépendance commune à ce corpus de savoir scientifique.

Mais cette base commune de connaissances n’empêchait pas les académiciens et les cliniciens d’emprunter des parcours parallèles. La raison étant que le scientiste est intéressé au  savoir en soi, alors que le praticien est intéressé au savoir pour ce qu’il peut accomplir. Pour le scientiste les connaissances auront de la valeur si la façon dont elles ont été obtenues a bien respecté les procédures formelles propres au processus de recherche. Pour le praticien les connaissances auront de la valeur si elles lui servent à guider sa pratique; la valeur des connaissances est donc de nature pragmatique plutôt que logique. C’est ce qui expliquerait leur faible participation dans la recherche et leur peu d’utilisation de la littérature scientifique.

Mais un changement majeur est peut-être en train de se produire dans l’histoire de la profession. En effet, on assiste maintenant à un net rapprochement entre chercheurs et praticiens ; des chercheurs se sont donné comme objectif d’adapter leurs méthodes au monde des praticiens. Une enquête récente laisse supposer que les chercheurs sont peut-être en bonne voie de réussir à combler le fossé (Tasca et al, 2015, 1 – 11). Cette recherche est très élaborée et cible un échantillon important de plus de mille psychothérapeutes. Les chercheurs leur ont demandé quelles étaient leurs priorités de recherche. L’enquête a été précédée et suivie de groupes de discussions enregistrées qui ont servi à identifier les items et interpréter les résultats.

Les cinq thèmes de recherches jugés très importants sont par ordre d’importance : 1- comprendre les mécanismes de changement en thérapie ; 2- la relation thérapeutique ; 3- les méthodes efficaces pour entraîner les thérapeutes ; 4- comment aider les thérapeutes à réfléchir pour améliorer leur pratique et 5- les problèmes qui surviennent dans la relation thérapeutique. Ces thèmes les plus importants choisis par les thérapeutes concordent tout-à-fait avec les thèmes de recherche actuellement privilégiés par les chercheurs ; ce qui donne à penser que le rapprochement commence à s’opérer.

Il faut dire qu’en même temps que s’opérait ce rapprochement, un autre changement s’opérait dans les recherches contemporaines portant sur l’efficacité des psychothérapies. Les chercheurs abandonnent de plus en plus les études comparatives pour mettre l’accent sur les principes communs thérapeutiques efficaces plutôt que sur les approches ou les techniques, un de ces principes est justement le lien de confiance (Castonguay et Beutler 2006). L’avant-dernier numéro de la revue « Psychotherapy » consacre un dossier sur le thème du passage des études comparatives aux études axées sur les facteurs communs (Laska, Gurman et Wampold 2014).

De toute façon, l’adhésion à une approche thérapeutique spécifique ne se justifie pas selon une recherche récente qui démontre que les psychothérapeutes qui s’identifient comme cognitivo-comportementaux ne respectent pas du tout les standards de l’approche (Creed et al. 2014). Les chercheurs ont enregistré les entrevues de plus de 300 thérapeutes, divisés en deux groupes de psychothérapeutes ; un groupe qui affirme pratiquer l’approche cognitivo-comportementale et l’autre ne pas pratiquer cette approche. Les deux groupes ne se distinguent pas au niveau de leur approche thérapeutique, mais ni l’un ni l’autre ne rencontre les standards de compétence pour pratiquer l’approche cognitivo-comportementale.

Castonguay (Lecomte et Castonguay, 1987), presque trente ans plus tôt, en était arrivé à un constat analogue, après avoir observé des thérapeutes en action ; les interventions des thérapeutes ne correspondaient pas du tout à l’approche qu’ils professaient ; ce qui avait amené Castonguay à affirmer que l’orthodoxie clinique relevait de l’illusion. Le même Castonguay, maintenant professeur à Penn State, est devenu un des leaders de ce mouvement de rapprochement entre chercheurs et praticiens. Il est un des principaux instigateurs des réseaux de recherche sur la pratique (PRN Practice Research Network) ; (Castonguay et al. 2013) qui constitue le cadre dans lequel la recherche  de Tasca et al, (2015) a été effectuée.

Profondément remis en question par la recherche de Creed et al. (2014), Waltman et Williston (2015) dans le dernier numéro de « Psychotherapy Bulletin » disent que ces résultats imposent une sérieuse réflexion sur notre profession. Comment expliquer cela aux clients qui nous choisissent selon notre approche? demandent-ils. Pour corriger la situation, Waltman et Williston (2015) proposent de renforcer la supervision par les pairs et d’utiliser des échelles pour évaluer les compétences des thérapeutes qui conduiraient à des certifications de compétence en approche cognitivo-comportementale.

Est-ce vraiment la voie à emprunter ?  D’abord les thérapeutes sont très réticents à utiliser des échelles qui évaluent les progrès des clients ; un thème parmi les moins importants  (38e rang sur 41) et ne souhaitent pas utiliser ou se conformer à des guides d’intervention : deux thèmes jugés peu importants (39e et 40e rang) (Tasca et al, 2015).

Il est intéressant de savoir que les deux groupes de thérapeutes démontrent de bonnes compétences dans l’empathie, la chaleur et la collaboration, ce qui correspond tout-à-fait à l’expérience personnelle des thérapeutes dans leur propre psychothérapie. En effet, lorsqu’on demande à des thérapeutes ayant choisi d’aller en thérapie personnelle, ce qu’ils en ont retenu et qu’ils veulent répéter avec leurs clients, voici ce qu’ils répondent (Norcross et Bike 2009) : – cultiver la relation (87%) – empathie et compréhension (67%)

Ne vaudrait-il pas mieux entraîner les thérapeutes à favoriser le développement de l’alliance, reconnue comme le facteur le plus important ? D’abord en les sensibilisant à ce facteur primordial. Les jeunes thérapeutes ne seraient conscients que de seulement 17% des difficultés de l’alliance, ce taux monterait à 50% pour les thérapeutes expérimentés (Hill cité dans Barret et al. 2008). De plus, autant les clients que les thérapeutes ont tendance à ne pas parler des éléments négatifs dans la relation comme le démontrent les études ; les deux sont très réticents à aborder la question. De toute façon, ils ne croient pas à la valeur des évaluations systématiques ayant plus confiance en leur propre jugement et intuition (Barret et al. 2008) ; ils croient tellement en leur propre évaluation qu’ils rejettent du revers de la main les indications contraires.

Sources:

Barrett, M.S. Chua, WJ., Christoph  Gibbbons, M.B. &Thompson, D.(2008) « Early withdrawal from mental health treatment : implications for psychotherapy practice » Psychotherapy : Research, Practice, Training, vol 45, No  2, 247-267.

Castonguay & Beutler (2006) « Principles of therapeutic change that work ». Oxford University Press : New York

L.G. Barkham, M.L. Lutz, W. & Mc Leavy, A. (2013) «  Practice- oriented research : approaches and applications » in M.J. Lambert (ed.) Bergin & Garfiled’s handbook of psychotherapy and behavior change (6th edition., pp. 55 – 133) Hoboken, N.J. :Wiley

Creed, T.A., Wolk, C. B. , Feinberg, B., Evans, A.C., Beck, A.T. (2014) « Beyond the label : relationship between community therapist’s self- report of a cognitive behavioral therapy orientation and observed skills » Administration and Policy in Mental Health Services Research, December 2014

Lecomte, C. et Castonguay, L. G. (11987) « Rapprochement et intégration en psychothérapie » Gaétan Morin éditeur : Montréal

Norcross , J.C. & Bike D.H. (2009) « The therapist’s therapist : a replication and extension 20 years later » Psychotherapy, Theory, Research, Practice, Vol 46, no 1, 33- 41

Tasca et al. (2015) «What clinicians want : findings from a  psychotherapy research network survey» Psychotherapy vol. 52, no 1; 1 – 11.

Waltman, S.H. & Williston M. A. (2015). « The role of vulnerability and peer supervision in establishing clinical competency » Psychotherapy Bulletin, vol. 50, no 1: 14 – 17 .

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À propos de l’auteur: Jérôme Guay, Ph.D., est psychologue au CCPE et offre des services de psychothérapie

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