Les conflits parents-enfants

La vie familiale constitue une des expériences de vie les plus stressantes qui soient et elle exige de grandes capacités d’adaptation à cause des multiples défis à affronter. De l’enfance à l’âge adulte, la vie familiale est en perpétuel changement ; à chaque cycle de vie : naissance, prise en charge du nourrisson, entrée à l’école, l’arrivée de l’adolescence, etc., la famille doit s’adapter de nouveau et réussir à concilier des besoins parfois divergents.

Les conflits familiaux sont donc inévitables; le lever, le coucher, les repas, les devoirs, la participation aux tâches domestiques, les heures de rentrée, etc., sont autant d’occasions qui déclenchent des conflits « normaux » que l’on retrouve dans presque toutes les familles.

Les parents font face à des défis très complexes; par exemple trouver le bon dosage entre la protection de l’enfant plus jeune tout en favorisant le développement de ses capacités, donc maintenir un équilibre entre être chaleureux et impliqués, pour favoriser le développement de l’autonomie, tout en ayant des exigences claires. Plus tard, ils doivent trouver le bon équilibre entre un trop grand autoritarisme et une trop grande permissivité; c’est-à-dire avoir de l’autorité et inspirer le respect sans devenir un parent autoritaire qui impose des règles rigides.

Pourtant, la plupart des familles réussissent à s’adapter de façon adéquate; la grande majorité des parents possèdent les compétences nécessaires pour remplir leur tâche éducative de façon appropriée. Ce sont des accidents de parcours ou des circonstances particulières, comme le handicap d’un enfant, qui les empêchent d’exprimer ces compétences.

Les conflits familiaux

On attribue souvent la cause des conflits familiaux aux difficultés de communication entre les parents et les enfants, et l’on demande au psychologue de les aider à mieux communiquer. Or, dans la grande majorité des familles, parents et enfants savent très bien communiquer entre eux; mais les réactions émotives sont tellement intenses, lors de conflits, que parents et enfants perdent leurs capacités à s’écouter et bien communiquer.

En effet, dans les disputes familiales, il y a explosion de colère souvent suivie par le retrait de la situation; les émotions s’expriment sous forme de critiques ou de blâmes ou par la fermeture. Ce sont les émotions secondaires qui sont agies lors des disputes, c’est-à-dire des émotions réactionnelles à des émotions primaires difficiles à tolérer.

Les émotions primaires et secondaires

Les émotions réactionnelles (secondaires) sont des défenses qui servent à réprimer ou fuir les émotions qui rendent vulnérables (primaires). Les émotions réactionnelles (secondaires) sont souvent l’agressivité ou le retrait alors que les émotions primaires sont des émotions plus douces comme la tristesse, la crainte d’être blessé. Chez les parents les émotions secondaires, telles l’agressivité, l’exaspération, l’impuissance, servent à les protéger contre les émotions comme être blessé, le sentiment d’incompétence comme parents et souvent la peur de perdre le contrôle.

Régulation des émotions

Parents et enfants ont des façons très différentes de vivre leurs émotions, au niveau de la régulation des émotions et de leur expression. Chez les enfants et les adolescents, l’émotion n’est pas toujours bien régulée, les émotions intenses ne sont pas encore apprivoisées, ils éprouvent des difficultés à contrôler leurs émotions.

Les émotions primaires comme se sentir en faute, inadéquat ou atteint dans son estime, sont beaucoup plus envahissantes chez les enfants, car leur seuil de tolérance est très bas. Ils peuvent difficilement tolérer les émotions pénibles et vont être portés à fuir la situation ou faire un passage à l’acte (acting out); c’est pourquoi on dit que leur émotion est agie plutôt qu’exprimée. Ils cherchent à éviter à tout prix ces émotions insupportables, en réprimant, niant, évitant, ou en passant à l’acte lorsqu’ils ne peuvent plus se contrôler.

Ces difficultés sont reliées au fait que le cortex pré-frontal n’est pas encore parvenu à maturité, même à la fin de l’adolescence, ce qui leur rend difficile l’exercice des compétences telles le contrôle, la maîtrise de soi, la capacité de résister à une forte envie de faire quelque chose, capacité à se concentrer sur la tâche à accomplir malgré l’ennui, les échecs, etc.

Les parents, de leur coté, ont appris à réguler leurs émotions afin de ne pas les agir impulsivement, ils ont aussi développé la capacité à les identifier, les ressentir et les nommer. Les enfants ont besoin de leurs parents pour apprendre à ressentir et identifier les émotions pénibles, mais pour cela, ceux-ci doivent d’abord acquérir la capacité de les tolérer.

Une des exigences les plus grandes du métier de parent est qu’ils doivent eux-même avoir appris ce qu’ils doivent montrer à leurs enfants. Les enfants apprennent non pas à partir de ce que leurs parents leur disent, mais à partir de ce qu’ils font; par exemple être calme et composé plutôt qu’emporté et exaspéré lorsqu’on demande à un enfant de se contrôler.

Ils ont la responsabilité, dans leur rôle éducatif, de montrer à leurs enfants comment développer ces compétences qu’ils ont acquises; ce qui a comme effet corollaire d’accélérer la maturation du cortex pré-frontal de leur enfant.

La culpabilité parentale

La culpabilité est un sentiment universel qui est présent chez la plupart des parents. La culpabilité parentale, qui accentue le sens de responsabilité parentale, est amplifiée par le fait que notre société est souvent blâmante pour les parents, elle les tient responsables des comportements de leurs enfants, on comprend facilement à quel point cette culpabilité s’exacerbe lorsque leur enfant a des comportements inacceptables, car ils vivent l’expérience quotidienne de leur échec comme parents.

Les parents sont habités par une impression d’insuffisance, c’est-à-dire qu’ils sont persuadés qu’ils n’en ont pas fait assez ce qui les amène à toujours refaire les mêmes choses, malgré les échecs antérieurs.

La façon dont on réagit empire les problèmes

La façon dont on réagit à un problème familial a très souvent comme effet de perpétuer et d’aggraver les difficultés. En fait, c’est souvent le cycle des interactions qui s’installe dans une famille, qui devient la source des difficultés majeures; c’est-à-dire le système de réactions et de contre-réactions aux comportements et attitudes de l’autre.

Prenons l’exemple typique d’une famille, où les parents et la fratrie réagissent à la toxicomanie d’un adolescent, il se développe une dynamique telle que toute la vie familiale tourne autour de ce problème. Se crée alors un ensemble de comportements et d’attitudes qui se renforcent mutuellement. Lorsqu’un des parents se rend compte que son enfant consomme, il y a un accroissement de la surveillance et du contrôle.

Ces tentatives pour contrôler la consommation ont comme effet d’exacerber, non seulement la consommation du jeune, mais aussi ses stratégies pour se soustraire au contrôle, par la cachette et le mensonge, ce qui provoque une contre-réaction d’augmentation de la surveillance.

Il peut arriver que le contrôle soit surtout assumé par la mère, pour compenser la réaction du père qui minimise la gravité du problème, ce qui provoque une dissension dans le couple et accroît la frustration et la colère de la mère. Ses tentatives de plus en plus grandes pour exercer un contrôle sont sans succès; ce qui peut provoquer un profond sentiment d’impuissance. L’impuissance conduit souvent à des envies de violence, aussi vite réprimée, parce que non acceptable.

En d’autres occasions, la mère peut avoir peur de la violence de son conjoint qui, appelé à intervenir de façon ponctuelle sans avoir été mêlé de près aux évènements, réagit de façon impulsive à la colère de sa femme. Les frères et sœurs peuvent soit vouloir imiter le frère, ce qui aggrave encore plus la dynamique réactive ou adopter le rôle de mouton blanc en contrepartie du mouton noir. Si le mouton blanc moucharde, cela crée encore plus de dissensions au sein de la famille.

On se retrouve alors devant un adolescent rebelle, farouchement opposé à l’autorité parentale, et devant des parents frustrés et rageurs qui l’accusent d’être menteur et hypocrite. Il y a une cassure dans la communication intra – familiale, les parents se plaignant du bris du lien de confiance et le jeune d’un trop grand contrôle.

Lorsque ça dégénère

La première chose à faire est d’arrêter de faire ce qu’on faisait, cesser les répétitions épuisantes et inutiles qui drainent vos énergies et ne donnent aucun résultat, essayer de « faire différent » , décrocher, lâcher prise. Le lâcher-prise est très difficile à faire pour les parents, parce qu’ils ont l’envie irrépressible de toujours essayer de faire mieux, de réparer.

Signe que ça dégénère et qu’il faut cesser

  • Le parent arrive difficilement à se contrôler ou explose.
  • Le parent crie constamment après les enfants presqu’à chaque jour, ce qui conduit à l’exaspération, le sentiment d’impuissance et éventuellement à l’épuisement émotif.

    I – Se sortir de la situation explosive à tout prix et par tous les moyens.

    Identifier les sensations physiques qui précèdent l’explosion émotive : comme les muscles tendus dans le cou, la poitrine, etc., les dents serrées, la pression sur les tempes, la respiration bloquée, etc.Quitter temporairement la situation pour abaisser la tension ressentie. Cette technique s’appelle le « time out» ou prendre un temps mort.

    Prendre de profondes respirations : quand on inspire, on ramasse tout le stress et la colère accumulée et on les laisse sortir lorsqu’on expire.

    Lorsque vous êtes seul(e), revenir sur la situation et tenter de vous centrer sur les émotions primaires ressenties ; écrire sur la partie de vous qui a été attaquée par les comportements et attitudes de l’enfant.

    S’il n’est pas possible de quitter physiquement les lieux, on peut se sortir de la situation psychologiquement. « Il faut être deux pour se disputer », en effet se disputer ou être en conflit c’est être en lien. Il suffit de couper le lien pour que la dispute cesse. Couper le lien c’est prendre une distanciation affective, c’est exprimer de l’indifférence, en somme c’est comme si, par votre attitude, vous exprimiez ceci : « Quand tu te comportes ainsi, tu ne m’intéresses plus ».

    II – Ensuite, en deuxième lieu, rétablir la communication affective.

    Une fois le temps mort terminé, on peut tenter d’exprimer ce qu’on a ressenti; c’est-à-dire parler de l’émotion primaire sous-jacente à la colère ou au retrait. On exprime ses émotions primaires à son enfant, non pas dans un but de partage émotif comme on le ferait avec un conjoint ou un ami, mais dans un but d’éducation. En modelant ainsi à l’enfant, on lui apprend à faire de même.

    Cela pourrait provoquer une réaction de réciprocité où l’enfant exprime lui aussi comment il se sent, avec votre aide. Il faut parler en Je, et ne pas parler en Tu, car parler de soi (en Je) désamorce le conflit puisque ce n’est pas une attaque.

    Ce n’est pas facile à faire, car cela exige qu’on ait suffisamment confiance en l’autre pour montrer ses côtés vulnérables; c’est d’autant plus difficile que les blessures, provoquées par les conflits, se sont accumulées. Le psychologue peut vous aider à y parvenir dans un cadre sécuritaire et bien encadré.

    III – Identifier le cycle de réactions et de contre-réactions qui perpétue les conflits.

    Ces cycles interactifs négatifs, nourris par l’expression des émotions secondaires, deviennent au fil du temps des causes plus importantes des conflits parents-enfants, que les problèmes de départ. Le psychologue va fournir des outils concrets, comme des exercices, afin que parents et enfants puissent comprendre ensemble en analysant le processus de déroulement des conflits.

    VI – Mettre à l’essai les nouveaux comportements appris.

    Le psychologue s’assure que les nouveaux comportements qui ont été appris en entrevue sont appliqués à la maison.

    Les changements peuvent arriver assez rapidement en thérapie familiale, après quelques entrevues hebdomadaires consécutives; ces entrevues peuvent être assez chargées émotivement. Par la suite, il y a une phase de consolidation, avec des entrevues plus espacées, afin que les progrès durent dans le temps.

    Ce qui peut aider c’est le partage de l’expérience de vie. Il n’est pas rare qu’un des deux parents ait vécu des difficultés analogues au même âge. Les enfants sont souvent surpris et étonnés d’apprendre que leurs parents ont eu des difficultés semblables aux leurs et ils se montrent très intéressés par les émotions vécues et très ouverts à apprendre de l’expérience de leurs parents.

Conflit chronique latent

Il n’est pas rare que vers la fin de l’adolescence et le début de l’âge, les conflits explosifs cessent et que le cycle des interactions émotives atteigne une sorte de plateau. Il y a toujours une tension émotive dans la famille et une frustration latente, mais elle n’est plus exprimée. Les problèmes ne sont pas réglés et il y a peu de communications, les membres de la famille vivent en parallèle, comme si tous s’étaient résignés.

Ce climat émotif est typique des situations familiales de jeunes adultes décrocheurs qui, suite à une histoire d’échecs scolaires et/ou professionnels, n’ont jamais vraiment raccroché. Ils sont soit sans emploi ou occupent des emplois mineurs insatisfaisants. Plusieurs ont des problèmes de toxicomanie et quelques–un des problèmes de santé mentale. Leurs parents, qui ont la charge totale ou partielle de leurs enfants, devenus adultes, sont très préoccupés par la situation.

Dans certaines familles, où un des enfants a un caractère explosif, la peur des réactions excessives crée une atmosphère où les parents et les frères et soeurs n’osent pas aborder des sujets litigieux ; la famille a appris à marcher sur des oeufs, à éviter les sujets chauds. Les membres de la famille ont adopté une sorte d’attitude compréhensive un peu factice, privée de toute spontanéité pour éviter le conflit.

Le psychologue peut aider la famille à remettre la question sur le tapis en offrant du soutien et du coaching aux parents et au jeune afin de sortir de l’impasse. De plus, le CCPE a mis sur pied un programme de suivi communautaire, qui se pratique hors du bureau, où le psychologue ou l’éducateur se déplace et va rencontrer le jeune dans son milieu de vie. Il lui fournit un accompagnement concret, avec soutien et encouragement actifs, pour les démarches qui doivent être faites. Les parents sont soutenus pendant la démarche; ils sont tenus informés du progrès de leur enfant.

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À propos de l’auteur: Jérôme Guay, Ph.D., est psychologue au CCPE et offre des services de psychothérapie

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