L’âme existe-t-elle?

Jérôme Guay, psychologue

La réponse est non, selon la majorité des neuropsychologues; d’après eux, notre conscience n’est que la résultante des processus physio-neurologiques de notre cerveau. La métaphore qui est utilisée le plus fréquemment est que notre cerveau serait une sorte d’ordinateur biologique et notre esprit les programmes qui font fonctionner l’ordinateur.

Un d’entre eux réfute cette thèse qu’il appelle matérialiste et réductionniste; il affirme que, si les chercheurs trouvent des corrélations entre certaines activités mentales et l’activation de régions spécifiques du cerveau, « ces corrélations ne les justifient pas de conclure à un lien de causalité » (p.198) : le terme  consacré est NCC, « neural correlates of consciousness ». Il s’agit de Mario Beauregard. Il croit que l’âme a une existence indépendante du cerveau. La recherche qui avait contribué à le faire connaître visait à étudier les corrélats neurologiques des expériences mystiques. Ses sujets de recherche étaient des religieuses carmélites à qui il avait demandé de reproduire, du mieux qu’elles le pouvaient, les expériences mystiques de contact avec Dieu, pendant qu’il examinait leurs cerveaux au moyen de l’imagerie mentale (Beauregard, 2007 et 2008). Les carmélites n’auraient jamais accepté de participer à ses recherches si elles n’avaient pas senti qu’il avait le plus grand respect pour leurs expériences mystiques.

Le récent livre de Mario Beauregard (2012) a comme objectif de démontrer que notre esprit a une existence indépendante de notre cerveau. Il utilise les analogies du prisme qui décompose la lumière blanche dans toutes les couleurs du spectre et de l’appareil radio qui transmet la musique. Le prisme n’est pas la source de la lumière et, si on démolit l’appareil radio, la musique ne disparaît pas. Selon Beauregard, « Nous », c’est-à-dire nos pensées, nos sentiments, nos croyances, nos intentions, notre soi, nos expériences spirituelles, sont plus que la résultante des impulsions électrochimiques de notre cerveau. Un neuro chirurgien a dit à Dan Dennet (1991, 1996), le plus important défenseur de la position matérialiste, que même s’il avait vu des centaines de cerveaux, il n’avait pas encore vu de pensée.

Selon Beauregard, le cerveau est un filtre qui transmet et exprime les états mentaux et les expériences conscientes. Il met en évidence que loin d’être objectifs, la majorité des neuropsychologues font preuve d’une fermeture d’esprit face aux expériences spirituelles et mystiques. Il nous cite les réactions scandalisées de ceux-ci, qui refusent d’assister à une conférence de scientifiques parce que le Dalai Lama y est présent. Je suis d’accord avec Mario Beauregard car je crois qu’ils font preuve d’une sorte d’intégrisme idéologique comme si la science « pure et dure » allait être contaminée par les considérations spirituelles.

Mario Beauregard appuie sa thèse sur les nombreuses recherches qui ont mis en évidence des manifestations de l’esprit soient ; l’effet placebo, le neurofeedback, la neuro plasticité, la psycho-immunologie, l’hypnose; en somme la capacité qu’a notre esprit d’influencer non seulement les réactions du cerveau, mais aussi de diminuer la douleur et d’améliorer notre état de santé. Mario Beauregard fait une très belle présentation de ces résultats de recherche très convaincants en les illustrant avec des histoires vécues. Il est assez étonnant qu’on ne prête pas plus attention à ces phénomènes et surtout qu’on ne mette pas plus d’efforts pour apprendre aux gens à utiliser cette capacité d’auto-guérison; cela pourrait déclencher une nouvelle révolution en médecine.

Mario Beauregard aborde aussi le sujet controversé des sorties hors de leur corps dont de très nombreuses personnes, cliniquement mortes, ont fait l’expérience. Les résultats de recherche sont ici aussi assez convaincants, même si on peut mettre en doute leur valeur scientifique parce qu’ils sont basés sur des  compte rendus personnels invérifiables. La majorité des neuropsychologues parlent d’hallucinations pour expliquer ce phénomène. La science « pure et dure » élimine ainsi la curiosité et le désir de mieux comprendre un phénomène qui lui échappe et qui demeure un mystère.

Jusqu’ici Mario Beauregard a facilement réussi à me convaincre, mais il y réussit moins bien lorsqu’il discute du cancer, des phénomènes psi et de la télépathie. J’ai de fortes réserves et je partage l’interprétation de la majorité de chercheurs à l’effet que ces résultats démontrent que ces phénomènes existent mais faiblement. En fait, la moyenne du groupe de sujets noie les différences individuelles. Il serait à mon avis beaucoup plus intéressant et utile d’étudier les 10% supérieurs des échantillons, c’est-à-dire porter notre attention sur les personnes qui semblent posséder les meilleures habiletés.

Je regrette que Mario Beauregard, porté par son enthousiasme à défendre sa thèse, n’aie pas discuté de considérations méthodologiques.

Je considère que, lorsqu’un scientifique prend un rôle de vulgarisateur, il est important qu’il sensibilise le lecteur au fait que tous les résultats de recherche ne s’équivalent pas; certains ont plus de poids et plus de crédibilité que d’autres. Mario Beauregard néglige de le faire, comme si la simple accumulation de l’évidence, même de valeur inégale, suffisait pour justifier sa thèse.

Dans sa conclusion, Mario Beauregard, se basant sur certaines constatations des recherches en physique des quantas, affirme que malgré que l’esprit et la réalité aient l’air d’être séparés, ils seraient en continuité. Il y aurait une interconnection entre l’esprit et la réalité physique qui rendrait l’esprit capable d’influencer les évènements du monde physique.  Certains résultats des recherches semblent démontrer que des particules, très éloignées l’une de l’autre, auraient une influence l’une sur l’autre. Heisenberg (un des premiers physiciens des quantas dans les années ’30), constatant qu’on ne pouvait mesurer à la fois la position et la vélocité des particules, avait énoncé une théorie selon laquelle l’acte d’observation lui-même changeait la réalité à observer. D’autant plus que les particules pouvaient devenir des ondes selon la façon dont on les observait. Cette théorie d’Heisenberg a trop souvent été utilisée à toutes les sauces par les tenants de théories ésotériques et farfelues. D’autres théories ont vu le jour depuis les années ’30 qui permettent de comprendre autrement ces phénomènes. Par exemple, la théorie selon laquelle la matière fondamentale de l’univers ne serait pas constituée de particules mais de cordes qui vibrent, « string theory ». Quant à moi je préfère me fier à l’opinion de Casti (2001) qui, après une analyse rigoureuse, exhaustive et me semble-t-il très objective, des théories supportant l’un et l’autre des points de vue, en vient à la conclusion qu’il existe une réalité extérieure indépendante de l’observateur.

Nous ne sommes pas que de purs esprits dont le cerveau ne serait que le véhicule; notre esprit est incarné, non seulement dans notre cerveau mais aussi dans notre corps. Le filtre ou le transmetteur que serait notre cerveau, mais plus encore notre système sensorimoteur, imposent des  contraintes qui influencent notre façon d’élaborer des concepts. La structure et les mécanismes de la raison sont façonnés par le système sensorimoteur. La vision et le mouvement forment les schémas et images mentales et les concepts abstraits sont basés sur des métaphores qui utilisent des capacités sensorimotrices de faire des inférences abstraites. Ce sont nos corps et comment ils fonctionnent dans le monde qui structurent les concepts que nous utilisons pour penser. On ne peut pas penser n’importe quoi, mais seulement ce que nos cerveaux permettent de penser. Cette constatation est éloquemment illustrée par le fait que notre esprit est incapable de comprendre la physique des quantas; les scientifiques les plus renommés dans le domaine disent que la majorité des personnes qui disent comprendre la physique des quantas sont des menteurs. Par contre, les concepts de la physique newtonienne nous font du sens parce qu’ils  correspondent à ce que renvoie notre système sensorimoteur à notre cerveau. Sans vouloir m’étendre sur le sujet, il est évident que nos expériences de vie influencent aussi comment nous pensons et réagissons; ces expériences laissent des marques dans note cerveau.

Malgré mes réserves face à son extrapolation, en conclusion, je partage totalement la thèse de Mario Beauregard à l’effet que notre esprit a une existence unique qui est indépendante de notre corps vivant. Je serais porté à penser que l’esprit survit à la mort du corps.

La question que je me pose: est-ce que l’identité unique de notre esprit est perdue après la mort ou si elle se fond dans une sorte d’esprit collectif ?

Les romans sont souvent de meilleurs véhicules que les traités scientifiques pour nous aider à répondre à des questions de ce type; comme c’est le cas d’un roman de Sawyer (2005). Sawyer fait partie du courant scientifique de la science fiction, c’est-à-dire que son roman est inspiré des connaissances scientifiques sur le sujet, comme en témoigne la bibliographie impressionnante sur laquelle il s’est basé. Dans ce roman, les personnes qui souffrent de maladies incurables et qui ont beaucoup d’argent peuvent faire télécharger leur esprit dans de nouveaux corps non biologiques. Le problème qui se pose alors est la question de la double identité ; deux personnes possèdent la même identité : la personne biologique mourante et la personne non biologique. Afin de résoudre cette difficulté, la compagnie qui offre ce service a pris des arrangements pour que les personnes biologiques (et mourantes) cessent d’exister officiellement. Elles sont expatriées dans une colonie isolée sur la lune, sans aucun contact possible avec l’extérieur.  Mais une erreur dans la procédure fait en sorte qu’il y a un constat officiel du décès d’une des personnes biologiques. S’ensuit un procès intenté par son fils pour une question d’héritage; il dit que la personne non biologique n’est pas sa mère et que sa seule vraie mère est celle qui est décédée sur la lune. Le débat entre les avocats de la poursuite et de la défense est fascinant. En fait, c’est la discussion qui est passionnante, plus  que la réponse. Quant à moi je crois que l’esprit de la personne  biologique a une identité beaucoup plus marquée que l’esprit désincarné, dont une partie se fondra dans l’esprit collectif; mais ce n’est là que pure spéculation.

Sources:

Beauregard M. & O’Leary, D. (2007) « The spiritual brain » Harper

Beauregard M. (2008 « Du cerveau à Dieu » Guy Tredaniel éditeur

Beauregard M. (2012) »Brain wars » Harper Collins

Casti, J.L. (2001) « Paradigms regained » Perennial ( cf chapitre sept).

Dennet, D. (1991) « Consciousness explained » Little Brown

Dennet, D. (1996) « Kinds of minds » Harper Collins

Lakoff G. P. (1999) « Philosophy in the flesh «  Basic Books

Sawyer, J.R. (2005) « Mindscan » Tom Doherty associâtes; New York

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À propos de l’auteur: Jérôme Guay, Ph.D., est psychologue au CCPE et offre des services de psychothérapie

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3 réponses à L’âme existe-t-elle?

  1. sylvain trépanier 6 février 2017 à 3 h 38 #

    Bonjour !

    Je viens de lire votre texte, publié en 2015. Comme nous sommes en 2017, je ne sais trop si vous aller lire mon commentaire. Si non, qu’importe.

    Jusqu’à ce qu’il soit prouvé, sans nul doute possible, que l’âme existe, il nous restera ce choix personnel à faire : rien après la mort ou une autre forme de continuité la suit. suggestion : ne sachant pas ce qu’il en est, faîte le choix de penser qu’il y a une continuité. Vivez en fonction de cette idée disons… plus constructive. Si jamais il s’avère qu’il a rien, cela importera peu. Mais si, au contraire, il y a une autre forme d’existence qui suit, peut-être que cela aura sont importance. Imaginer, par exemple, que notre réalité soit une première étape de formation. Par les diverses expériences de la vie, les choix que vous faites, votre âme, en connexion avec votre cerveau (ou esprit), prend également forme et évolue en parallèle dans une sorte d’arrière plan qui nous ait inconnu. Ainsi, lors d’une seconde étape d’existence, vous poursuivrez l’évolution de votre âme ; qui sait, peut-être dans une autre enveloppe corporelle adaptée au nouvel environnement. Si, d’une manière ou d’une autre, il existe cette réalité d’une après-vie, on peut se demander POURQUOI ? Où cela nous mènera-t-il ?

    Apparemment, seule l’imagination me permet d’entrevoir cet avenue inimaginable. Par exemple, vous vous épanouissez et passer, en quelque sorte, de fleur à papillon à étoile et, finalement, ayant envie de vous réaliser, vous devenez un univers. Dans cet univers-concience, la vôtre, d’autres formes de vie apparaissent et à travers celles-ci vous continuer à expérimentez la vie d’une manière différente. Ces formes de vie évolues et, comme vous, peuvent devenir des univers. Bien que cette manière d’imaginer notre continuité sous d’autres forment d’existences semble farfelu, personnellement, j’y voit un exercice qui me permet de faire un lien avec ce mystérieux au-delà. Un effort d’imagination qui m’amène à penser que tout cela n’est, finalement, pas si fantaisiste. Et même que cet avenue me semble plus intéressante que celle où, dans un univers inconscient et aveugle, l’existence n’est qu’une aventure accidentelle qui mène au néant. Ici et là, par les sciences et autres formes d’expériences, tant de choses me porte à penser en ce sens.

    • Webmestre 8 février 2017 à 14 h 14 #

      Madame

      J’ai bien apprécié votre commentaire et j’ai compris que vous aviez adopté le pari de Blaise Pascal.
      J’ai aussi noté que avez surtout réagi au titre de ma chronique mais pas au contenu.

      J’aimerais toutesfois apporter une clarification quant au titre de ma chronique.
      J’ai utilisé le mot « âme » de façon métaphorique, en fait le titre exact aurait du être « conscience » Je ne me situais pas dans une optique spirituelle mais dans une perspective neurologique.

      Par ailleurs un théologien assez connu, avec qui j’ai étudié au collège, a bien apprécié mon texte et l’a fait distribuer.
      Comme si la discussion au niveau scientifique apportait un soutien à l’existence de l’âme.
      Même si je ne suis pas croyant, je ne crois pas que l’on doive opposer la science et la religion.
      C’est également ce que croient mon ami le théologien et le neuropsychologue que je cite.

      Jérôme Guay

    • Amiot 19 octobre 2017 à 6 h 34 #

      Personnellement je me suis décorporé plusieurs fois dans la journée dont une fois où j’ai eu conscience en même temps: de l’existence et du travail de mon esprit et au-dessus de mon corps de mon âme qui entendait et pensait également et différemment. Sans drogue sans émotion violente simplement en vibrant d’amour pour mon amie enlacée dans mes bras. Jamais lu nulle part sur aucun livre le récit d’expérience de la pleine conscience de l’esprit et de l’âme en même temps.
      C’est magique et c’est magnifique.
      Bonne journée à tous que votre guide vous illumine de sa lumière et de sa connaissance. Qu’il vous protège et vous tienne par la main.

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