Consultation psychologique : Problématiques masculines

Jean Giroux-Gagné, neuropsychologue et psychologue clinicien

Le concept de masculinité est évidemment multimodal et en perpétuelle évolution. Certaines habiletés typiquement et traditionnellement tenues pour masculines : force physique et psychologique devant l’adversité,  résolution de problèmes, volonté de prendre des risques voire témérité perçue comme courage, laissent volontiers croire à une sorte de script mental profondément intégré. Adhérer trop étroitement à ce script mène aussi à croire qu’il ne convient pas à l’homme de rechercher de l’assistance psychologique. Quelques psychologues travaillent à mieux saisir les effets de ces croyances sur la volonté pour les hommes d’aller se chercher des soins psychologiques (Mahalik, 1999; Cochran et Rabinowitz, 2003).  L’aveuglement,  la souffrance masculine mènent facilement à d’autres dérivatifs moins sains comme l’usage des stupéfiants et de l’alcool, ou encore l’enfermement dans le silence.  On sait par ailleurs assez que ce type de comportement est fréquent et trop observable, voire parfois bien vu. Les adolescents cherchent souvent à s’y conformer dans l’esprit de se créer une identité masculine, un genre, qui reprend et mimique par ailleurs les grands stéréotypes du cinéma américain.

Une étude même rapide des événements sociétaux permet d’identifier rapidement des domaines où le comportement masculin est lié à des perturbations très graves. C’est une vérité répétée qu’il existe deux fois plus de suicide masculin que féminin, par des moyens réputés aussi plus définitifs. La violence est associée facilement au monde masculin et la population carcérale est d’ailleurs à prépondérance masculine. Les hommes sont à la fois ceux qui commettent la violence et ceux qui en sont victimes. J’ai eu d’ailleurs l’occasion de constater que dans les milieux carcéraux, on hésite beaucoup à donner des soins aux personnes atteintes de maladies mentales. Après tout, beaucoup de dérèglements mentaux masculins s’expriment par ou sont aussi associés à la violence. En milieu carcéral, on préfère une lecture tout autre et  on choisit le plus souvent de croire qu’il s’agit de simulation des prisonniers pour obtenir quelque faveur. Enfin, dans les milieux judiciaires, on devrait aussi s’interroger davantage sur la neuropsychologie de la criminalité. Le sociopathe (on notera ici le masculin) a-t-il un cerveau entièrement normal ?  Des recherches contemporaines identifient que la psychopathie, telle qu’elle s’exprime, c.-à-d. l’absence de la qualité empathique par exemple,  relèverait d’un cerveau différemment programmé par sa physiologie (Kiehl, 2006).

La mode est au Trouble d’attention avec ou sans hyperactivité (TDA/H), à telle enseigne que la proportion reconnue de cinq pour cent au DSM-5 est largement dépassée dans nos classes. Par contre, il est reconnu que dans une proportion de 2 pour un, les sujets masculins sont les plus affectés. Les répercussions du phénomène sont devenues importantes.

Les hommes sont lourdement taxés par cette particularité génétique et d’autres aussi, dont la dyslexie, les troubles d’apprentissage et le syndrome de Tourette. Or, la structure scolaire requiert surtout l’écoute attentive, plus volontiers en situation d’immobilité.

Belle occasion ici de se questionner sur la sous-performance académique des garçons et du peu de services mis en place, faible taux de diplomation chez les garçons à l’appui.

Il est des thèmes plus insidieux. L’homosexualité ego-syntone n’apparait plus au répertoire des maladies mentales, mais on a peut-être omis de dire que cette ego-syntonie ne vient pas seule par enchantement et qu’il existe souvent un long cheminement psychologique et de souffrance avant l’acceptation par l’homme de sa différence d’intérêt, d’où bénéfice de la consultation psychologique. Des données déjà un peu anciennes indiquent que la prévalence de la dépression chez les hommes homosexuels est de 17.2% plus élevée que chez les hommes hétérosexuels ( Mills et al. 2004 )  Il faut retenir aussi qu’il est peu d’hommes qui aient échappé à une phase de questionnement à l’adolescence sur leur identité sexuelle. Enfin, le concept de bisexualité * déjà compris dans l’étude de Kinsey ( 1948 ) semble s’actualiser davantage chez la plus jeune génération, qui se permet de vivre plus librement ses intérêts sexuels, même passagers.  Si l’expression sociale en est plus tolérée, la bisexualité fut de toutes les époques, ce que l’archéologie et l’iconographie ancienne démontrent et justifient largement.

De l’expression sexuelle masculine en société, on n’entend plus que commentaires négatifs. Bien sûr,  personne ne partage l’opinion que l’agression sexuelle est un comportement adéquat. Toutefois, des affaires publiques récentes indiquent que l’interprétation n’est pas si simple. Il arrive que la plainte d’agression ne soit pas retenue faute de preuve ou en raison d’explications trop absconses par les victimes, manifestement peu convaincantes. À l’opposé du principe de justice, certains commentaires réclament que l’homme soit quand même blâmé.  Il n’y a pas chez les hommes québécois de culture de viol et je n’ai jamais entendu de conversation entre hommes où l’on convenait que le viol est un comportement adéquat. Il y a parfois des blagues douteuses… Sans nier la réalité des problèmes sociaux, il faut prendre garde de poser ici des balises intelligentes et ne pas continuer à réclamer des coupables là où la faute n’est pas clairement établie. D’autre part, on ne s’interroge peut-être pas assez sur la réalité du désir sexuel féminin. Des études récentes identifient une délinquance sexuelle féminine longtemps tue* ou alors orientée vers l’espace médical alors que la délinquance sexuelle masculine tend à être  judiciarisée plutôt que traitée.

L’agression sexuelle s’exerce aussi à l’encontre des hommes. Il est assez établi qu’on la rencontre en milieu carcéral, mais aussi que des hommes vulnérables vivent des situations d’abus dans l’enfance. Il existe des associations prônant l’intervention pour hommes abusés sexuellement telle Criphase à Montréal, mais le problème est aussi international.** Enfin, on peut songer à inscrire ici la question d’hommes infectés sexuellement par des partenaires qui taisent être porteurs ou porteuses d’infection.

Par contre, on ne met pas souvent en évidence que les hommes sont aussi vulnérables à l’agression féminine, plus souvent de nature psychologique, particulièrement dans les situations de divorce où des intérêts financiers sont en jeu.

Il existe ainsi de fausses accusations d’agression dont le but s’avère beaucoup manipulatoire dans une volonté de contrôle ou de cupidité par l’ex-partenaire féminin. Aussi est-il devenu facile pour une femme d’alléguer une violence quelconque et le partenaire masculin sera illico mis en détention, au moins provisoirement. Tous ces dossiers ne constituent pas toujours des cas très authentiques et il est malaisé pour le système judiciaire d’y voir clair, générant malgré lui des formes d’injustice contre les hommes.

Il arrive également que l’on n’hésite pas à utiliser les enfants  et priver les pères de leurs droits parentaux pour mener des guerres douteuses, à telle enseigne qu’il s’est créé des associations de soutien aux hommes vivant des difficultés de cette nature. On songera au mouvement Autonhommie à Québec.

J’identifie toutefois chez les hommes qui consultent certains progrès intéressants. Au début de ma carrière de psychothérapeute, à la question : Comment vous sentez-vous ?  Les clients me répondaient : Que voulez-vous dire par ça ? Et il fallait longuement expliquer à des personnes qui considéraient peu masculin d’avoir des sentiments et encore moins de les exprimer. Après tout, les personnages du cinéma américain, archétypes de l’homme tel qu’on le présumait, étaient surtout des images silencieuses qui promenaient leur dégaine musculaire et courageuse sans se plaindre. Le concept même de masculinité, telle que socialement perçue, n’inclut pas l’affectif. Souvent le soldat revenu des grandes guerres regagnait le foyer, où il s’alcoolisait et s’enfermait dans le silence. Il ne convient pas bien qu’un homme expose ses douleurs ou s’attarde à les exprimer.  Le psychiatre gréco-américain Sifnéos a même inventé un terme descriptif de cette problématique, l’alexithymie c.-à-d. l’incapacité de lire ses propres sentiments. On  retrouve moins cette forme de pseudo-incompréhension chez la clientèle masculine contemporaine, qui a maintenant des mots pour dire ses sentiments, et qui accepte même qu’elle puisse en avoir. Le concept d’alexithymie demeure attaché à des troubles plus particuliers comme l’autisme, par exemple, quatre fois plus présent chez le garçon que chez la fille.  L’expression amoureuse de soi est acceptée, mais l’on sait aussi que hormis les grands auteurs, elle est tenue pour laborieuse par plusieurs hommes, ce que leur partenaire qui aurait grand besoin d’entendre des mots d’amour leur reproche.

Les hommes consultent aussi pour des accidents du travail ou de la circulation, où la prévalence est aussi plus grande pour le sexe masculin. L’exposition au danger est un propre du masculin, on songera aux pompiers, aux policiers, aux ouvriers de la construction. Il s’ensuit que les blessures découlant de cette exposition affectent une clientèle masculine en premier lieu.

Qui d’autre chute de l’échafaudage sur trois ou quatre étages ?  Au-delà des traitements relatifs aux diverses douleurs physiques,  les hommes se sentent finalement particulièrement affligés dans leur image de pourvoyeur.

La dignité de l’homme mûr est plus liée qu’on ne le croit à son rôle de père pourvoyeur. Aussi l’humiliation est grande pour celui que ses blessures mettent en incapacité de pourvoir économiquement à sa famille. Il n’est pas d’homme qui ayant courtisé un tant soit peu les femmes, n’ait compris qu’outre la taille et la musculature, la notion de richesse et de revenus est un attrait sexuel puissant.  La protection du foyer est un rôle masculin et le partenaire est souvent sélectionné  en fonction de sa capacité à assurer cette sécurité.

Que faisait traditionnellement une femme confrontée à une situation pécuniaire difficile ?  Elle se cherchait un partenaire riche, une option peu disponible pour l’homme pauvre et une option socialement ridiculisée pour qui s’y risquerait.

L’attrait très américain pour la voiture demeure.  Être maître de la locomotion du couple ou de la famille est un persistant atavisme et encore maintenant, c’est beaucoup l’homme qui conduit l’attelage.  La preuve en est qu’à l’inverse, annoncer à l’homme en déclin cognitif qu’il ne peut plus conduire est une blessure narcissique qui, très souvent, génère colère, frustration et le sentiment que la valeur de la vie est définitivement épuisée.

Paradoxalement, un des motifs de consultation rapportés avec constance concerne la difficulté pour les jeunes hommes de  la vingtaine, étudiants universitaires intelligents et de bonne apparence, de rencontrer une partenaire. On m’indique bien qu’il ne s’agit pas de trouver une personne avec qui échanger sexuellement, avec certaines adaptations du téléphone,  cela est, dit-on, devenu très facile. Non, le plus difficile serait de trouver une partenaire saine, stable et avec qui fonder famille. C’est de cela aussi que parlent les hommes en thérapie.

*    Kinsey ( 1948 ) indique que 37% de ses sujets ont eu une relation homosexuelle au moins une fois.
**   Franca Cortoni , université de Montréal, 2017
*** Les journaux rapportent plus de trois cents allégations d’agression sexuelle contre des enfants par des Casques Bleus de l’ONU.
Le lecteur intéressé par le sujet trouvera aussi à la revue Psychologie Québec de septembre 2015, quelques articles intéressants.

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*Jean Giroux-Gagné, neuropsychologue et psychologue clinicien

L’auteur a une longue expérience de travail auprès de clientèles variées du milieu de la santé mentale, de la criminalité et de la réadaptation. Il fut Chef de service de psychologie en milieu hospitalier et agit toujours en tant que psychothérapeute en bureau privé, en plus d’avoir agi comme superviseur auprès de nombreux étudiants. Il travaille actuellement au CCPE où il exerce comme expert psycholégal et psychothérapeute auprès des clientèles des régies gouvernementales et de clientèles du milieu universitaire.

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